L'ubérisation c'est quoi ?


dessin ubérisationL'ubérisation, on en entend parler dans tous les médias depuis quelques années. Ce concept est fréquemment associé à l’innovation, mais aussi, de plus en plus, au mécontentement des travailleurs qu’il touche. Le problème c’est qu’il représente un changement tellement rapide de notre société qu’il paraît compliqué à cerner quand il ne nous affecte pas directement. Alors voici quelques clés pour en comprendre les enjeux...

Toute une génération de coursiers à vélo, à laquelle nous Coursiers Bordelais appartenons, est née de l’uberisation. Nous avons donc en quelques sortes grandi avec ce concept, nous l’avons digéré et intégré en même temps qu’il évoluait. Le mieux pour expliquer ce concept serait donc de raconter notre histoire.

En ce qui me concerne, elle commence à Paris en 2015. Un ami m’avait parlé d’un emploi de coursier à vélo qui me permettrait de travailler quand je le voulais, alors étudiant c’était parfait pour moi. J’ai postulé tout de suite sur le site de la plateforme Take Eat Easy. Après un bref échange avec l’un des ops (la personne qui gère l’activité des coursiers localement), je comprends qu’il faut avoir le statut d’autoentrepreneur. Je ne serai donc à priori pas employé de la plateforme mais un fournisseur extérieur, malgré le fait que Take Eat Easy soit mon seul client et qu’elle décide de l’intégralité de mes conditions de travail. Un détail pour moi à ce moment-là, totalement inconscient de ce que cela pouvait impliquer, je m’inscris en 10 minutes sur le site autoentrepreneur.fr et le tour est joué.

Je suis donc convoqué à une réunion chez Take Eat Easy le soir. Nous sommes trois futurs coursiers et l’ops est là pour nous expliquer le fonctionnement de l’application. L’ambiance est très détendue, il nous donne un sac et un téléphone (contre caution), active notre compte et pour ceux qui se sentent prêts, il est possible de commencer tout de suite. C’est donc ce que je fais, un tel processus de recrutement, c’est ce que je pouvais espérer de mieux étant donnée ma faible expérience.

Je prends rapidement mes habitudes, le travail est super plaisant, je choisis mes horaires et le mieux dans tout ça, je n’ai jamais gagné autant de sous ! Les coursiers sont payés à la tâche mais pour compenser le manque de vigueur de cette jeune activité et attirer de nouveaux coursiers, un chiffre d’affaire minimum horaire est garanti à tout le monde par la plateforme. Bref, c’est la belle vie.

dessin ubérisationLe temps passe, je suis toujours aussi content de mon emploi qui n’en est pas un et là, crac, c’est le drame. Juillet 2016, la plateforme Take Eat Easy fait faillite. Personne ne s’en doutait, à Bordeaux (ou j’avais bougé entre temps) elle était même numéro 1 devant Deliveroo. Le temps de reprendre nos esprits et on s’est rendus compte que personne ne serait payé pour le mois de juillet. Ha oui, les coursiers sont fournisseurs, pas employés. Sur la liste des créanciers à rembourser ils arrivent bons derniers, autant dire que les caisses avaient été pillées bien avant par l’Etat, les banques et divers autres créanciers.

L’uberisation c’est donc un peu de ça. Une absence totale de responsabilité de l’entreprise envers ses travailleurs.

Mais ce n’est pas que ça, l’histoire continue.

Arrive Septembre 2016 et je n’ai plus de travail. Qu’à cela ne tienne, des plateformes de livraisons à vélo, il y en a deux autres à Bordeaux : Deliveroo et Foodora. Et autant dire qu’elles se frottent les mains. Le processus de recrutement est toujours aussi facile et je me retrouve à travailler pour l’une des deux, malgré le fait que les conditions tarifaires semblent bien moins avantageuses que chez Take Eat Easy.

Le travail reprend donc, mais j’ai de plus en plus de mal à m’inscrire sur le planning, qui est saturé. Le planning de la semaine est mis en ligne tous les mercredis soirs à 23h. Premier arrivé, premier servi, et en moins de 30 secondes, plus une seule place n’est libre. Quelques places se libèrent dans la semaine mais il faut dégainer son planning plus vite que son ombre pour attraper ces denrées, désormais rationnées. Je ne travaille donc plus quand je veux mais quand je peux. Pour être certaines de remplir ce fameux planning, les plateformes ont embauché à tour de bras, seulement maintenant il y a trop de monde, et pas assez d’activité. C’est une chose d’avoir accès facilement à un emploi, mais il faut qu’il y ait de la place pour tout le monde, hors là ce n’est clairement pas le cas.

Les rémunérations baissent également. Les minimums garantis n’existent plus, il y a de plus en plus de monde qui travaille pour un même nombre de livraisons et les distances s’allongent pour un prix de la course identique. Bref, les conditions de travail se dégradent. Mon super emploi s’est métamorphosé en un an à peine et le plus frustrant, j’ai l’impression de ne rien pouvoir y faire.

dessin ubérisationEt c’est ça aussi l’uberisation : la toute-puissance de l’entreprise face à ses travailleurs.

Un peu fatigué de me poser tous les mois la question « Vais-je réussir à faire mon chiffre pour le mois prochain ? », je décide de me poser la question des alternatives qui s’offrent à moi. Partir à la recherche d’un emploi stable ? Pourquoi pas, mais en deux ans de livraison, je n’ai pas cotisé une seule fois pour le chômage dont les autoentrepreneurs sont exclus, et puis j’adore mon travail. Alors la question est plutôt comment changer les choses de l’intérieur ?

Il y a quelques coursiers à Bordeaux qui se sont rapprochés de la CGT pour créer un syndicat. Le premier du genre puisqu’il ne fédère pas des salariés mais des (pseudo) patrons. C’est donc là que j’ai rencontré Arthur Hay (Secrétaire Général du syndicat). Nous sommes quelques-uns à participer mais il est très difficile de fédérer une véritable communauté engagée au sein de la population de coursiers à vélo à Bordeaux tant le turn-over est grand.

Car enfin l’Uberisation c’est ça : un marché du travail parallèle et peu (pas) règlementé dans lequel il est facile d’entrer et de sortir.

Cela fait rêver les libéraux jusqu’aux plus radicaux, je me permets de rappeler l’une des bases de l’économie, c’est de trouver le point d’équilibre entre offre et demande. Ici l’activité et le nombre de travailleurs. Hors le nombre de travailleurs est bien supérieur à l’activité puisque ce marché n’est, en réalité, pas dérégulé, la plateforme se posant en arbitre tout puissant, et non comme intermédiaire comme elle le prétend.

Bref, nous sommes plusieurs à penser que le militantisme est une bonne manière de braquer les projecteurs sur nous, mais pas forcément suffisant pour nous réapproprier notre emploi, on est des patrons paraît-il. Alors cette vieille idée d’une coopérative de coursiers ressurgit, Théo M (le troisième luron) avec elle et nous voilà prêts à construire une alternative et à prendre notre condition de travailleurs en main.

Toutes les illustrations de cette page ont été crées par GRA (son Facebook)